Crans-Montana : quand un drame réel bascule dans un procès numérique

Auteur
Vesna Jovanovic, Etudiante du MAS LCE
Thématique
Cybercriminalité et nouvelle technologie

« Ils étaient mineurs. »
« Ils filmaient au lieu d’aider. »
« Ils étaient ivres. »
« Où étaient les parents ? »
« Les propriétaires savaient. »
« La commune est responsable. »

Ces sentences n’ont pas attendu les conclusions des experts. Elles ont précédé les rapports de police, les auditions des témoins, les analyses toxicologiques et les reconstitutions techniques. Avant même que la justice ne puisse poser ses scellés, l’opinion avait déjà rendu son verdict.

Le drame de Crans-Montana ne s’est pas seulement joué dans les décombres fumants d’un établissement. Il s’est déployé, avec une violence inouïe, dans les fils d’actualité, les stories éphémères, les commentaires anonymes, les groupes WhatsApp et les unes de journaux en quête de clics. C’est dans ce basculement que s’est révélée une autre forme de criminalité, plus insidieuse et sans frontière: l’anarchie numérique.

Une nuit, un feu, des victimes

Dans la nuit du 1er janvier 2026, l’incendie du bar Le Constellation a transformé une soirée festive en une tragédie. Les causes matérielles sont désormais connues : des dispositifs pyrotechniques, un plafond inflammable, une propagation rapide du feu, des issues insuffisantes. Une quarantaine de morts, plus une centaine de blessés. Des vies brisées, des familles détruites, une nation entière sous le choc.

Mais ce drame a ceci de particulier : il a été immédiatement filmé, diffusé et commenté.

Avant même que les secours aient terminé leur travail, les réseaux sociaux produisaient déjà des récits, des interprétations, des accusations. La presse mondiale s’est emparée de l’événement comme d’un spectacle en temps réel. Les relevés médiatiques sont devenus impossibles à comptabiliser, créant un brouillard informationnel où la rumeur se confond avec la réalité. À Crans-Montana, le feu ne s’est pas arrêté aux parois du bar ; il a continué de brûler en ligne, alimenté par une soif de récits immédiats, au mépris du silence et du respect que la justice exige pourtant pour établir la vérité.

Le deuxième incendie : l’explosion médiatique

À Crans-Montana, des vidéos de la soirée ont circulé en quelques minutes. Certaines montraient la fête, d’autres la panique, d’autres des cris, d’autres encore des jeunes filmant au lieu d’aider. Ces images ont créé un choc émotionnel, mais aussi un terrain fertile pour la spéculation.

Très vite, une dynamique s’est mise en place :

  • des internautes ont extrait des fragments de vidéos,
  • les ont interprétés,
  • les ont montés,
  • les ont diffusés avec leurs propres récits.

Ainsi est né un procès numérique.

Dans ce tribunal informel, il y avait des accusés : les jeunes, les parents, les propriétaires du bar, la commune, les autorités, parfois même les victimes elles-mêmes.

Et dans ce tribunal, il n’y avait ni contradictoire, ni règles de preuve, ni présomption d’innocence.

La cybercriminalité ne se limite pas aux hackers ou aux fraudes bancaires. Elle inclut aussi :

  • la diffusion de fausses informations1Art. 173 ss du Code pénal suisse du 21 décembre 1937 (CP ; RS 311.0).,
  • l’atteinte à la réputation2Art. 173 ss et 177 CP ; art. 28 du Code civil suisse du 10 décembre 1907 (CC ; RS 210) sur le plan civil.,
  • le harcèlement3Art. 177, 179septies, 181 et 181b CP ; art. 28b CC sur le plan civil.,
  • l’exploitation de contenus sensibles4Art. 179quater, 179novies et 293 CP (cum art. 73 du Code de procédure pénale du 5 octobre 2007 (CPP ; RS 312.0)).,
  • la pression sur les personnes impliquées dans une procédure5Art. 181, 303 et 305 CP..

Dans l’affaire de Crans-Montana, de nombreuses informations inexactes ont circulé : des chiffres erronés, des responsabilités inventées, des passés personnels exhumés et parfois déformés. Chaque nouveau détail, vrai ou faux, devenait une munition dans la guerre du récit.

La presse traditionnelle, de son côté, a publié quotidiennement de nouveaux articles, parfois basés sur des fuites partielles ou des éléments encore non vérifiés. Cette accumulation de contenus a créé une surcharge informationnelle, dans laquelle le public avait de plus en plus de mal à distinguer ce qui était établi de ce qui relevait de l’hypothèse.

Quand la pression médiatique devient une arme politique voire judiciaire

La médiatisation du drame a également ouvert un espace d’intervention politique suisse et étrangère, où certains acteurs se sont saisis de l’émotion collective pour commenter ou remettre en cause le rythme et les choix de l’enquête.

Sous la pression des médias et de l’opinion publique, mais aussi d’avocats prenant la parole dans les médias, les institutions sont sommées de réagir vite, parfois plus vite que ne le permet une enquête rigoureuse. Or, la justice ne fonctionne pas à la vitesse des réseaux sociaux.

Cette tension est dangereuse : elle peut conduire à des décisions prises pour apaiser l’opinion plutôt que pour établir la vérité, plusieurs des erreurs commises par l’autorité pénale dans la foulée du drame trouvent probablement à tout le moins partiellement leur source dans cette tension (par exemple, interdire aux parties plaignantes d’assister aux auditions au motif qu’à terme elles seront trop nombreuses, ce qui compliquerait l’organisation des auditions, ou encore placer soudainement en détention un des tenanciers de l’établissement, le jour de l’hommage national, en réévaluant un risque de fuite n’ayant en réalité jamais cessé d’exister depuis le drame…).

La parole de Maître Romain Jordan

C’est dans cet environnement saturé d’informations et de tensions que s’inscrit l’action déterminante de Maître Romain Jordan. En tant que conseil représentant un collectif de nombreuses victimes, il doit naviguer sur une ligne de crête étroite, entre la rigueur de la procédure pénale et l’opinion publique.

Pour ce pénaliste, la médiatisation hors norme de l’affaire de Crans-Montana constitue une « arme à double tranchant », un paradoxe qu’il doit gérer au quotidien :

  • Le levier de visibilité : D’un côté, l’exposition médiatique est un outil puissant. Elle garantit que le drame ne sombre pas dans l’oubli, exerce une forme de vigilance citoyenne sur l’avancée de l’enquête et permet de porter la voix des victimes au plus haut niveau de l’espace public, ce qui s’avère utile et nécessaire, dans un contexte où l’enquête pénale a connu des débuts « compliqués ».
  • Le péril de la pression médiatique : De l’autre, cette même exposition génère une pression asphyxiante sur tous les acteurs du dossier : juges, experts et avocats. Elle crée une attente de résultats immédiats qui s’accorde mal avec la minutie nécessaire à une instruction judiciaire complexe. La communication initiale de l’autorité de poursuite pénale, mal calibrée sur la forme comme dans ses messages, a contribué à l’intensité de cette pression.

Maître Jordan apporte une analyse nuancée sur l’omniprésence des preuves numériques. Si ces traces technologiques (vidéos de surveillance, captures de smartphones) offrent des opportunités inédites pour documenter la matérialité des faits, leur exploitation comporte des risques majeurs :

  • Le piège de la décontextualisation : Une séquence de quelques secondes, extraite de son ensemble et diffusée massivement sur les réseaux sociaux, peut faire l’objet d’interprétations erronées. Hors de la chronologie réelle, l’image devient un outil de désinformation.
  • La spéculation comme obstacle à la vérité : Dans ce dossier à haute sensibilité, chaque fragment visuel est jeté en pâture à l’opinion, alimentant des théories du complot (voire du copinage) ou des conclusions hâtives qui polluent la sérénité des débats et nuisent à l’intégrité de la recherche de la vérité.
  • L’intégrité de la preuve, dans un contexte où l’intelligence artificielle permet désormais de créer facilement de faux documents, heureusement encore identifiables.
  • Le risque de voir ces preuves disparaître, par écoulement du temps, absence de réactivité de l’autorité de poursuite pénale, ou encore crainte du jugement (des jeunes adolescents auront peut-être des scrupules à partager des vidéos les plaçant dans une situation délicate, à l’égard de leurs parents par exemple). Dans un tel contexte, c’est une course contre la montre qui s’engage. Pour la prévenir, il a ainsi fait le choix, devant l’absence de retour de l’autorité pénale à son invitation, dès le 4 janvier, de mettre en place un LEEDIR6Cf. https://www.police1.com/data-information-sharing/videos/how-leedir-large-emergency-event-digital-information-repository-works-qcuhyIftvG79ggBo/, consulté le 8 février 2026., de lancer une plateforme « crans.merkt.ch » permettant de lui transmettre anonymement et en toute confidentialité des preuves numériques. Contestée par la défense des exploitants du « Constellation », la démarche a été validée par la justice, laquelle l’a jugée compatible avec le CPP, en pointant aussi le rôle et les devoirs de l’avocat7Cf. https://www.lemanbleu.ch/fr/Actualites/Geneve/Crans-Montana-la-justice-autorise-le-site-dedie-au-recueil-de-temoignages.html, consulté le 8 février 2026..
  • A ce dernier sujet, Me Jordan relève aussi que la parole de l’avocat doit être précieuse et vérifiée. Céder à une rumeur, à l’enthousiasme facile d’un élément présenté comme accablant, ne doit pas dispenser l’avocat de son devoir de vérification, et de pesée d’intérêts dans la prise de parole : l’avocat d’une partie plaignante ne doit pas demander la détention d’un prévenu – mais cas échéant évoquer le risque de voir des preuves ou des témoignages pollués –, et ne doit pas, sauf à l’avoir lui-même vérifié et ensuite pesé, reprendre des accusations virulentes. Il y a là aussi une exigence de dignité et d’interrogation constante : est-ce utile à la cause de mes clients ?

Enfin, l’avocat met en lumière une dimension souvent occultée : la double peine, ou victimisation secondaire, des familles de victimes, que la Suisse s’est engagée au niveau international à combattre8Convention du Conseil de l’Europe sur la prévention et la lutte contre la violence à l’égard des femmes et la violence domestique du 11 mai 2011 (RS 0.311.35).. Pour celles qu’il représente, le deuil ne se vit plus dans l’intimité protectrice de la sphère privée. À la violence de la perte initiale s’ajoute une seconde violence, plus insidieuse : celle de découvrir leur tragédie personnelle transformée en spectacle. Voir leur histoire intime disséquée sur des forums, commentée par des anonymes et parfois déformée par des récits sensationnalistes constitue une agression psychologique permanente qui entrave leur processus de reconstruction.

L’enjeu, pour Maître Romain Jordan, consiste donc à restaurer un espace de dignité pour ces familles, en exigeant que la justice reste souveraine face aux rumeurs et que la vérité des faits l’emporte sur la mise en scène du drame.

Une justice sous surveillance permanente

Crans-Montana pose une question centrale pour nos sociétés numériques : peut-on encore enquêter sereinement dans un monde où tout est filmé, publié et jugé en temps réel ?

La justice pénale repose sur la lenteur, la vérification, la confrontation des preuves. Les réseaux sociaux reposent sur la vitesse, l’émotion et la viralité. Quand ces deux logiques entrent en collision, le risque est grand que la vérité soit écrasée par le récit le plus séduisant.
 
L’affaire de Crans-Montana met en lumière une problématique structurelle de notre société : la capacité de l’institution judiciaire à continuer à remplir sa mission de manière efficace et crédible dans un environnement où les images, les témoignages et les jugements circulent désormais à la vitesse du numérique.

Au milieu du tumulte médiatique et de la quête de vérité, une initiative singulière a émergé. L’avocat Maître Romain Jordan  a choisi d’emprunter un chemin encore peu exploré dans le monde judiciaire : la création d’une plateforme numérique sécurisée permettant aux victimes et aux témoins de déposer anonymement des vidéos et des témoignages. L’idée a suscité des critiques, certains confrères évoquant une justice qui « se croirait aux États-Unis ». Pourtant, cette démarche traduit peut-être une réalité plus profonde : celle d’une justice confrontée à une société où l’image, le téléphone portable et les réseaux sociaux sont devenus des témoins omniprésents des événements. En s’entourant d’experts chargés de vérifier l’authenticité des contenus et d’écarter les manipulations, notamment liées aux deepfakes, Romain Jordan ne se contente pas de rassembler des preuves ; il parle le langage de son époque. À bien des égards, cette initiative pourrait marquer l’un des premiers pas d’une évolution plus large, où la justice, à son tour, apprendra à se mouvoir à la vitesse du numérique et des nouvelles formes de mémoire collective.

Ce que nous devons retenir

Le drame de Crans-Montana n’est pas seulement une tragédie humaine. C’est aussi un observatoire des dérives de notre époque.

Il nous montre que :

  • chaque crime devient aussi un événement numérique,
  • chaque enquête peut être accompagnée d’un procès médiatique, phénomène ancien mais aujourd’hui amplifié par la rapidité de diffusion, la multiplication des canaux et de l’intensité de réactions,
  • chaque victime peut devenir, malgré elle, un objet de consommation émotionnelle, avec des effets parfois durables sur le plan psychologique, social et réputationnel9D.Trottier et al., Digital Media, Denunciation and Shaming, 2024..

La vraie question n’est donc pas seulement : Qui est responsable de l’incendie ?

Mais aussi :

  • Qui est responsable de ce que nous faisons des drames des autres ?10S. Sontag, Regarding the Pain of Others, 2003.
  • Avons-nous encore la capacité d’attendre la vérité ?11Daniel Kahneman, Thinking, Fast and Slow, 2011.
  • Que vient combler, en nous, ce besoin de récits choquants plutôt que de vérité établie ?12Gérard Bronner, La démocratie des crédules, 2013.

Crans-Montana ne révèle pas seulement les circonstances d’un drame ; il met aussi en lumière le contexte dans lequel la justice doit aujourd’hui exercer sa mission. Elle continue de juger sous le regard du public, un regard qui s’exprime désormais largement dans l’espace numérique et qui transforme la manière dont les faits sont perçus et débattus.

La justice n’est pas restée immobile face à ces évolutions et elle a déjà intégré de nombreux outils et pratiques nouvelles. Mais dans une société où les technologies, les réseaux et l’intelligence artificielle transforment rapidement les modes de communication et de preuve, cette capacité d’adaptation devra sans doute rester constante, tout en préservant ce qui fait la force du processus judiciaire : le temps, la rigueur et la prudence.

Et cela, à long terme, change potentiellement ce que signifie être innocent, coupable… ou tout simplement humain.

Autres sources :

  • Le Temps : plus de 30 articles en formats numériques + analyse des commentaires.
  • Tribune de Genève : plus de 20 articles de contenus en ligne + analyse des commentaires.
  • Le Nouvelliste : plus de 30 articles numériques + analyse des commentaires.
  • 20 Minutes : plus de 20 contenus numériques  + analyse des commentaires.
  • RTS : plusieurs dizaines de sujets et contenus sur le web et de contenus audiovisuel + analyse des commentaires.
  • Réseaux sociaux : Instagram et Facebook : diffusion massive (posts, commentaires, reprises) + analyse des commentaires.
  • Charlie Hebdo : Dessin « les brûlés font du ski » + analyse des commentaires.
  • Interview de Maître Romain Jordan le 22 janvier 2026 et le 8 février 2026.