Depuis longtemps, la Suisse s’est bâti une réputation mondiale de fiabilité et de sécurité financière. Les citoyens confient à leur banque les économies d’une vie, convaincus de la solidité des systèmes et du professionnalisme des institutions. Cette confiance reste globalement positive malgré les différentes turbulences sur ce marché1SwissBanking. 2025. La place bancaire suisse est performante et stable. SwissBanking.
https://www.swissbanking.ch/fr/medias-politique/communiques-de-presse/la-place-bancaire-suisse-est-performante-et-stable (consulté le 02.01.2026)..
Cependant, l’avènement du numérique a transformé les habitudes. L’e-banking, les applications mobiles, les paiements instantanés et les solutions de gestion financière en ligne sont devenus des outils du quotidien. Si cette transition a permis d’améliorer la rapidité et la facilité des transactions, elle fait face à un défi majeur : le facteur humain2Haute école ARC. 2025. Arnaques en ligne : quelle est la responsabilité des banques ? (mention : O. Beaudet-Labrecque).
https://www.he-arc.ch/wp-content/uploads/2025/12/GES-251205-Le-Journal-du-Jura-Arnaques-en-ligne-quelle-est-la-responsabilite-des-banques_mention-O.Beaudet-Labrecque.pdf (consulté le 02.01.2026)., c’est-à-dire l’ensemble des comportements, décisions et erreurs des utilisateurs souvent considéré comme le maillon le plus faible du mécanisme de protection.
Les lacunes de l’éducation financière en Suisse
Malgré son statut économique privilégié, la Suisse souffre, comme de nombreux pays occidentaux, d’un déficit de littératie financière3True Wealth. 2025. Littératie financière de la population suisse. True Wealth.
https://www.truewealth.ch/fr/blog/litteratie-financiere-de-la-population-suisse (consulté le 03.01.2026).. Ce paradoxe helvétique – un pays à la pointe de la finance, mais une population insuffisamment formée aux risques financiers ou numériques – crée un terrain propice aux escroqueries. Le reste du monde n’est pas en reste puisque les fraudes au niveau mondial ont augmenté et deviennent plus sophistiquées et complexes. La Suisse se trouve en 3ème position mondiale en matière de pertes moyennes par victime de fraude4NetGuardians. 2024. The Top Banking Fraud Types to Watch in 2025. NetGuardians SA.
https://info.netguardians.ch/hubfs/Resources/White-Paper/netguardians-white-paper-the-top-banking-fraud-types-in-2025.pdf (consulté le 02.01.2026)..
Une confiance élevée… parfois à double tranchant
Les Suisses accordent une confiance importante à leurs banques. Beaucoup de clients estiment que la banque devrait disposer des moyens de sécurité appropriés pour faire face à ces tentatives de fraude 5Illustré. 2025. « Je me suis fait avoir comme un gamin ».
https://www.illustre.ch/magazine/je-me-suis-fait-avoir-comme-un-gamin-650204 (consulté le 05.01.2026)., ce qui conduit à une vigilance insuffisante lorsqu’ils reçoivent des e-mails, des appels ou des messages imitant les institutions.
Une digitalisation rapide des usages
Au cours des dernières années, les Suisses ont largement adopté les outils numériques :
- paiements mobiles via TWINT,
- scan de factures QR,
- eBill,
- cartes bancaires enregistrées dans les portefeuilles mobiles.
Selon les rapports les plus récents de la Banque nationale suisse6Banque nationale suisse (BNS).Enquête sur les moyens de paiement en Suisse 2024 (Paytrans Survey Report 2024). (consulté le 01.11.2025)., l’usage des moyens de paiement digitaux progresse chaque année, porté par les jeunes adultes et les ménages connectés. Une banque sans e-banking ne correspond plus aux attentes de la clientèle, notamment celle que souhaitent développer les banques universelles et qui prépare leurs futurs projets : premier logement, conseil en placement ou planification patrimoniale.
Une exposition accrue à la cybercriminalité
Afin de renforcer la sécurité du secteur financier suisse, l’Office fédéral de la cybersécurité (OFCS) et le Swiss Financial Sector Cyber Security Centre (Swiss FS-CSC)7Office fédéral de la cybersécurité (OFCS). 2025. Coopération entre l’OFCS et le Swiss Financial Sector Cyber Security Centre (Swiss FS-CSC).
https://www.ncsc.admin.ch/ncsc/fr/home/aktuell/im-fokus/2025/bacs-fscsc.html (consulté le 03.01.2026). ont mis en place une collaboration visant à améliorer l’échange d’informations sur les menaces cyber et à mieux anticiper les attaques. Cette coopération permet aux banques et aux autorités de renforcer la résilience collective face aux risques numériques croissants. Dans le même temps, la cybercriminalité explose8Office fédéral de la statistique (OFS). 2025. Statistiques sur la criminalité – données policières.
https://www.bfs.admin.ch/bfs/en/home/statistics/crime-criminal-justice/police.assetdetail.33967373.html
(consulté le 03.01.2026). et s’adapte continuellement. Les fraudeurs exploitent l’ingénierie sociale, l’urgence émotionnelle et la méconnaissance des utilisateurs pour contourner les protections techniques.
Les systèmes de fraude bancaire : une sophistication croissante
Les fraudes liées aux banques ne datent pas d’hier. Toutefois, l’environnement numérique les a profondément transformées.
Phishing et fraude au support
Les escroqueries de type phishing constituent désormais une menace massive9Service de prévention de la criminalité – Police cantonale de Suisse romande (SKP-PSC). 2025. Phishing.
https://www.skppsc.ch/fr/sujets/internet/phishing/ (consulté le 02.01.2026). :
- e-mails imitant la banque,
- SMS demandant une “vérification urgente”,
- liens vers de faux portails e-banking.
Les liens envoyés par phishing sont des messages frauduleux conçus pour tromper les utilisateurs en se faisant passer pour des entités de confiance afin de les inciter à divulguer des informations sensibles ou à effectuer des actions malveillantes. Ces arnaques jouent sur la peur, le stress ou la confusion du client. Elles ciblent aussi bien les particuliers que les entreprises.
Fraude à l’investissement10État de Fribourg – Police et sécurité. 2025. Cybercriminalité : fraudes à l’investissement en ligne.
https://www.fr.ch/police-et-securite/prevention/cybercriminalite/cybercriminalite-fraudes-a-linvestissement-en-ligne (consulté le 02.01.2026).
Certaines escroqueries financières exploitent l’attrait pour des investissements très rentables, comme les cryptomonnaies. Les fraudeurs se font passer pour des prestataires financiers fiables et ciblent principalement les petits investisseurs. Grâce à des plateformes en ligne convaincantes et à un accompagnement personnalisé, ils instaurent un climat de confiance. Les victimes investissent progressivement des montants de plus en plus élevés. L’arnaque est révélée lorsque le retrait de l’argent devient impossible.
Exemple :
- Promesse de gains rapides et élevés, souvent liés aux cryptomonnaies,
- Utilisation de publicités en ligne, réseaux sociaux et sites de rencontre,
- Plateformes professionnelles avec faux témoignages et bon référencement,
- Contact personnalisé par un faux courtier incitant à de petits investissements initiaux,
- Pression progressive pour investir des montants plus importants,
- Impossibilité de retirer l’argent et demandes de frais supplémentaires.
Deepfakes et fraude au faux président
L’exemple de la fraude au faux président illustre parfaitement l’évolution du risque.
Dans une affaire récente de fraude dite fraude au faux président, une entreprise valaisanne a été victime d’une escroquerie impliquant un faux ordre de paiement, entraînant la perte de près de 300 000 francs suisses. Des criminels ont usurpé l’identité d’un dirigeant de l’entreprise et ont contacté un membre du service comptabilité par e-mail ou téléphone, en lui demandant de procéder à un virement urgent vers un compte contrôlé par eux.
En croyant répondre à une demande légitime de leur hiérarchie, les employés ont exécuté le ou les virements, qui se sont révélés frauduleux une fois effectués 11Blick. 2024. Une entreprise valaisanne victime de l’arnaque « au président » : près de 300 000 francs dérobés.
https://www.blick.ch/fr/suisse/pres-de-300000-francs-derobes-une-entreprise-valaisanne-victime-de-larnaque-au-president-id19364943.html (consulté le 02.01.2026)..
Ce type de fraude, comme dans l’exemple ci-dessus, est applicable aux entreprises mais également aux banques lorsque cers dernières reçoivent un ordre de paiement papier à exécuter.
Aujourd’hui, la situation a évolué avec les avancées technologiques :
- un deepfake audio peut imiter la voix du dirigeant,
- un deepfake vidéo peut simuler un appel visuel,
- le numéro de téléphone peut être usurpé (spoofing).
Le conseiller bancaire ou encore le comptable de l’entreprise se retrouve devant une demande impossible à authentifier visuellement ou auditivement. La question centrale devient alors : comment déceler une fraude lorsque la technologie brouille tous les repères traditionnels ?
Recommandations et prévention : un effort collectif
Dans ce cadre, l’Office fédéral de la cybersécurité (OFCS) et le Swiss Financial Sector Cyber Security Centre (Swiss FS-CSC) ont conclu un accord de coopération visant à renforcer la cybersécurité du secteur financier suisse. Celui-ci permet un échange structuré d’informations sur les menaces et les risques, ainsi qu’une meilleure coordination des analyses. Cette collaboration illustre l’importance d’un effort collectif entre autorités et institutions financières pour prévenir efficacement les cyberattaques.
Les mesures de prévention reposent sur un travail conjoint entre, notamment :
- les banques, y compris l’Association suisse des banquiers (ASB)
- l’Office fédéral de la cybersécurité (OFCS),
- les autorités judiciaires,
- la police fédérale et les polices cantonales,
- la Prévention Suisse de la Criminalité (PSC),
- les associations de consommateurs,
- l’Ombudsman des banques suisses,
- les Hautes Ecoles, en particulier l’Institut de lutte contre la criminalité économique (ILCE), et leurs formations et travaux de recherches spécialisés.
Le rôle de l’OFCS
L’Office fédéral de la cybersécurité joue un rôle crucial avec quelques objectifs principaux12Centre national pour la cybersécurité (NCSC). Stratégie de l’OFCS : objectifs et mesures pour la cybersécurité en Suisse. NCSC.admin.ch.
https://www.ncsc.admin.ch/ncsc/fr/home/ueber-ncsc/strategie-bacs.html (consulté le 15.11.2025). :
- la vulgarisation des cybermenaces,
- la mise à disposition de moyens empêchant les cyberattaques,
- la réduction des dommages dus aux cyberincidents,
- l’augmentation de la sécurité des produits et des prestations numériques.
Recommandations pour les clients
L’Ombudsman des banques suisses13Ombudsman des banques suisses. Attention aux arnaques. Bankingombudsman.ch. https://bankingombudsman.ch/fr/ombudsman-des-banques-suisses-attention-aux-arnaques/ (consulté le 01.11.2025). rappelle régulièrement plusieurs règles essentielles :
- rester vigilant lors de la saisie de mots de passe ou des communications par e-mail,
- se méfier des appels et e-mails non sollicités, notamment ceux promettant des gains élevés,
- vérifier systématiquement les adresses e-mail et, en cas de doute, contacter l’interlocuteur via les canaux habituels,
- ne jamais effectuer de virements urgents à l’étranger ou vers des inconnus,
- surveiller régulièrement ses comptes, consulter les notifications et signaler immédiatement toute transaction suspecte.
Les banques mettent en garde leurs clients quant à ces fraudes14UBS. 2025. Types of fraud – Security & Digital Banking.
https://www.ubs.com/ch/fr/services/digital-banking/security/types-of-fraud.html (consulté le 05.01.2026). ainsi que les polices cantonales15État de Fribourg – Département de la sécurité et de la justice sociale (DSJS). 2025. La police lance une campagne de mise en garde contre les délits de phishing liés aux cartes bancaires.
https://www.fr.ch/dsjs/pol/actualites/la-police-lance-une-campagne-de-mise-en-garde-contre-les-delits-de-phishing-lies-aux-cartes-bancaires (consulté le 02.01.2026)..
La responsabilité du client
Dans la plupart des cas d’arnaques connues, la responsabilité de la banque n’est pas engagée16Haute école ARC. 2025. Arnaques en ligne : quelle est la responsabilité des banques ? (mention : O. Beaudet-Labrecque).
https://www.he-arc.ch/wp-content/uploads/2025/12/GES-251205-Le-Journal-du-Jura-Arnaques-en-ligne-quelle-est-la-responsabilite-des-banques_mention-O.Beaudet-Labrecque.pdf (consulté le 03.01.2026).. Cela s’explique par le fait que :
- le client fournit lui-même des informations confidentielles,
- les conditions générales rappellent explicitement de ne jamais transmettre ses identifiants,
- les fraudeurs utilisent des méthodes psychologiques très convaincantes.
On comprend que le client donc l’utilisateur est souvent considéré comme la première ligne de protection de ses avoirs.
Qui doit assurer l’éducation financière ? L’État ou les banques ?
La question est centrale.
- L’État intervient par l’intermédiaire des institutions telles que la FINMA17Autorité fédérale de surveillance des marchés financiers (FINMA). 2025. Comment se protéger contre les prestataires malhonnêtes et frauduleux.
https://www.finma.ch/fr/finma-public/wie-sie-sich-schuetzen-koennen/?utm (consulté le 03.01.2026). ou bien entendu l’OFCS18Office fédéral de la cybersécurité (OFCS). 2024. Stratégie de l’OFCS – défis et vision pour la cybersécurité en Suisse.
https://www.ncsc.admin.ch/ncsc/fr/home/ueber-ncsc/strategie-bacs.html (consulté le 04.01.2026). afin de mieux accompagner la population suisse sur l’éducation financière avec des modules de formation destinés à différents publics cibles. Il joue également un rôle clé dans la coordination, la sensibilisation à grande échelle et la mise en place d’initiatives publiques de prévention face à une fraude de plus en plus sophistiquée et souvent liée aux nouvelles technologies. - Les banques, de leur côté, sont les mieux placées pour former les clients aux usages pratiques, pour détecter les comportements suspects et pour proposer des modules pédagogiques. Elles disposent en effet d’outils avancés de détection des fraudes et d’une connaissance directe des transactions, ce qui leur permet d’identifier plus rapidement les risques et d’accompagner concrètement les utilisateurs.
En réalité, la prévention ne peut être efficace que si ces deux acteurs collaborent. Le rapport de l’ASB souligne que face à l’augmentation des fraudes numériques et à leur sophistication (notamment via l’intelligence artificielle), une approche collaborative est indispensable, combinant partage d’informations, campagnes communes de sensibilisation et coordination entre secteurs publics et privés. L’éducation financière doit ainsi être partagée, continue et adaptée aux évolutions technologiques rapides, afin de renforcer durablement la résilience des utilisateurs face aux menaces19Association suisse des banquiers (ASB). 2025. Collaborative Fraud Prevention – Rapport sur les résultats de l’étude préliminaire.
https://www.swissbanking.ch (consulté le 10.03.2026)..
Conclusion
La digitalisation du secteur bancaire suisse a apporté des outils pratiques et performants, mais elle expose également les clients à de nouvelles formes de fraude. Dans ce contexte, l’éducation financière n’est pas un luxe : elle est une nécessité stratégique. En informant les clients de manière proactive, en renforçant les coopérations institutionnelles et en développant la prévention numérique, la Suisse peut renforcer sa résilience face aux menaces émergentes. La vigilance des clients — et leur formation — reste la première et la plus importante ligne de défense. Les banques devraient également donner davantage de moyens à leur service de lutte contre les fraudes pour développer des nouveaux outils de détection et d’avoir davantage de collaborateurs afin de traiter les opérations suspectes.